Une interview du PDG d’Air France-KLM

Posted on 18/02/2018

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Extrait du journal Le Monde
« Air France-KLM reste moins rentable que ses concurrents »
Propos Recueillis Par Dominique Gallois
Pour le PDG, M. Janaillac, les demandes des syndicats appelant à la grève le 22 février ne sont pas « raisonnables »

ENTRETIEN
Pour la troisième année consécutive, Air France-KLM a enregistré en 2017 un résultat d’exploitation positif, en hausse de 42 % pour 2017 à 1,488 milliard d’euros. « Nous avons repris de l’altitude, ce qui est une bonne chose en cas de turbulences », a estimé son PDG, Jean-Marc Janaillac, en présentant les résultats, vendredi 16 février.

Comment analysez-vous les résultats d’Air France-KLM ?

Ce fut une très bonne année d’un point de vue économique, financier et stratégique. Nous avons enregistré une hausse de la fréquentation de nos lignes, portée par la reprise mondiale mais aussi par un retour vers la France de la clientèle étrangère qui l’avait délaissée après les attentats de 2015. Si la croissance a été assez vigoureuse sur nos vols long-courriers et en Europe, nous subissons sur le marché domestique l’ouverture des nouvelles lignes à grande vitesse (LGV) vers Bordeaux et Rennes. Notre activité cargo, sinistrée jusqu’alors, a redémarré. Enfin, dans notre troisième métier – la maintenance –, nous réalisons désormais plus de la moitié de l’activité pour d’autres compagnies. Les résultats du groupe se sont améliorés avec une hausse de 42 % du résultat opérationnel. L’entrée au capital de l’américain Delta et de China Eastern, ainsi que l’amélioration des résultats ont permis de réduire notre endettement de 2 milliards d’euros pour le ramener à 9 milliards. Avec Delta et Virgin Atlantic, nous renforçons notre présence sur les vols transatlantiques et détenons 30 % du marché. Avec notre partenariat chinois, nous serons leader à Shanghaï et bien placés pour être installés dans le futur grand aéroport de Pékin.

Le redressement est donc bien engagé…

La première étape du plan « Trust Together », lancé fin 2016, a permis de consolider nos bases et donne de premiers résultats. Toutefois, la rentabilité d’Air France-KLM reste nettement inférieure à celle de ses concurrents comme Lufthansa ou British Airways : 6 % contre respectivement 9 % et 12 %. De plus, à l’intérieur du groupe, l’écart entre les performances des compagnies française et néerlandaise reste important : 4 % pour Air France contre 9 % pour KLM. Les avancées majeures de 2017 doivent nous permettre de bâtir une croissance rentable et durable pour Air France.

Que répondez-vous aux dix syndicats d’Air France qui demandent des augmentations de salaire de 6 à 10 % et appellent à la grève le 22 février ?

Tout d’abord, l’année a été bonne, mais est encore loin d’être extraordinaire, car malgré les efforts, Air France reste distancée par les concurrentes en Europe. Par ailleurs, il est inexact d’affirmer que les rémunérations ont été gelées depuis six ans. Cela concernait uniquement la grille des salaires. Avec les différentes mesures liées à l’ancienneté, à la promotion et aux augmentations individuelles, la moyenne des salaires a augmenté d’un peu moins de 2 % chaque année.

Il est également inexact d’affirmer que les salariés ne profitent pas des bons résultats de 2017. Nous avons décidé d’une augmentation générale de 1 % et débloqué ainsi la grille. A cela s’ajoute un nouvel accord d’intéressement qui permet de verser près de 20 % du résultat opérationnel d’Air France. Ces deux mesures représentent 3 % de hausse pour tous les salariés en 2018. Au total, en incluant les augmentations individuelles, les rémunérations vont en moyenne progresser cette année de 4,5 %. Les demandes des organisations syndicales qui appellent à la grève ne sont pas raisonnables. Le coût global d’une telle augmentation représenterait environ 240 millions d’euros, soit pratiquement le prix de deux Boeing 787. La croissance d’Air France et la juste reconnaissance des efforts des salariés doivent pouvoir se concrétiser dans un équilibre réaliste, je m’y suis engagé.

Comment abordez-vous 2018 ?

L’environnement concurrentiel sera plus dynamique qu’en 2017 sur un marché où notre offre va progresser de 3 à 4 %. Les compagnies du Golfe et Turkish Airlines, plus prudentes l’an dernier, vont repartir à l’attaque, et les compagnies asiatiques vont être de plus en plus présentes. Nous allons être concurrencés par des low cost long-courriers comme Norwegian et French Blue qui se positionnent à Paris, sans oublier Ryanair et easyJet, qui ont annoncé faire de la France leur destination prioritaire. Dans ces conditions, nous allons donner à Air France-KLM les moyens de repasser à l’offensive en reprenant les achats d’avions. La flotte long-courriers d’Air France passera de 105 à 111 appareils en 2020 et celle de KLM de 65 à 66. Air France commence la rénovation des cabines des Airbus A330 et commencera celle des A380 à la fin de l’année.

Joon peut-elle être compétitive face aux compagnies du Golfe ?

La création de Joon nous a permis de réduire les coûts de plus de 15 % et donc de proposer des tarifs comparables à ceux de nos concurrents, en étant rentables. Après avoir ouvert des lignes moyen-courriers en décembre 2017, nous lancerons les vols long-courriers à partir de mars, notamment deux nouvelles destinations en mai, l’une vers Fortaleza au Brésil, l’autre vers Mahé aux Seychelles, une destination traditionnelle d’Air France que nous avions été obligés d’abandonner aux compagnies du Golfe. Ce retour est donc symbolique.

Comment réagissez-vous face à l’essor des low cost sur le long-courrier ?

Nous sommes très attentifs et adoptons des réponses tactiques. Avec Delta, Air France et KLM proposeront cette année sur les vols transatlantiques des prix s’inspirant de la tarification plus flexible du low cost, les passagers pouvant notamment acheter des billets sans bagages. Nous étudierons si nos réponses sont suffisantes avant d’aller plus loin.

Pourriez-vous racheter XL Airways, et êtes-vous de nouveau intéressé par Alitalia ?

Le groupe a retrouvé une situation financière qui pourrait lui permettre d’être – à un niveau encore modeste – un acteur de la consolidation du secteur. Nous n’avons pas de projet précis à ce jour, et XL Airways n’est pas la seule compagnie à vendre, il y en a beaucoup d’autres. Quant à Alitalia, nous souhaitons que la compagnie italienne reste dans l’alliance SkyTeam sans pour autant en être l’acquéreur.

Qu’attendez-vous des assises du transport aérien qui débutent le 9 mars ?

Les compagnies françaises doivent retrouver de la compétitivité, alors que leur part de marché sur le territoire national n’a cessé de s’éroder depuis 2000, passant de 60 % à 42 % sous le poids de la fiscalité et des charges. Le problème tient en particulier aux nombreuses taxes [qu’elles doivent acquitter] et au niveau élevé de certaines, comparé à celles des compagnies étrangères. Sur les salaires, les charges sont de 46 %, alors qu’elles ne sont que de 20 % en Allemagne et, de plus, plafonnées. Cela fait un différentiel entre Air France et Lufthansa de 400 à 500 millions d’euros par an. Au-delà de la prise de conscience, nous espérons un début de réponse pour permettre d’égaliser les conditions de concurrence.