L’Inde et le Rafale

Posted on 19/04/2019

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Source: Le Monde

Le long et tumultueux feuilleton du Rafale
Dominique Gallois.

Le Monde
La commande initiale de 126 appareils, en 2012, a été trois ans plus tard ramenée à 36 avions
Nous avons un long partenariat avec la France, Il s’est déroulé jusqu’à présent au rythme des pas d’un homme, il va maintenant aller à la vitesse du Rafale. » Ces propos prêtés au premier ministre indien, Narendra Modi, lors de la signature du contrat d’achat des trente-six avions de combat de Dassault, voici bientôt trois ans, rappellent le long et sinueux chemin parcouru avant de parvenir à un accord.

Tout a débuté en 2001, deux ans après le conflit de Kargil, sur les hauteurs de l’Himalaya, où les Mirage 2000 de Dassault ont contribué à la victoire de l’Inde sur le Pakistan. L’armée de l’air indienne est un client historique de l’avionneur français, s’étant dotée successivement du Toofani, du Mystère IV, de l’Alizé et du Jaguar, avant d’acquérir, au milieu des années 1980, une cinquantaine de Mirage 2000. Mais ses escadrons sont composés principalement d’avions russes, plusieurs centaines de MIG et de Sukhoï. Une flotte vieillissante que New Delhi entend alors moderniser, en annonçant son intention d’acquérir 126 avions de combat.

La compétition sera lancée six ans plus tard, en 2007. Le cahier des charges prévoit l’achat de 18 appareils, prêts à voler, le temps de procéder à un transfert de technologies vers l’entreprise publique Hindustan Aeronautics Limited (HAL) pour l’assemblage sur place des 108 avions suivants. Ce « contrat du siècle » attire les principaux constructeurs de la planète.

Les avions en compétition vont du MIG-35 russe au F-16 de l’américain General Dynamics, en passant par le F-18 de Boeing ou le Gripen du suédois Saab. Tous sont progressivement écartés, pour ne garder que deux européens : l’Eurofighter Typhoon développé par le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, et le Rafale français.

En janvier 2012, New Delhi décide d’entrer en négociation exclusive avec Paris. « C’est un signal de confiance pour toute l’économie française », apprécie alors Nicolas Sarkozy, au vu des retombées possibles de ce contrat estimé à plus de 10 milliards d’euros. Quatre mois plus tard, son successeur à l’Elysée, François Hollande, fera de ce dossier une priorité et le confiera à son ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian.

Urgence opérationnelle

Très vite, c’est l’impasse. En fin d’année 2012, si les grandes lignes de l’accord intergouvernemental sont conclues, les discussions se bloquent du côté des industriels. Les points de désaccords sont nombreux, à commencer par le montant du contrat, gonflé par l’importance du coût d’assemblage sur les chaînes indiennes et par la formation des équipes. Les négociations s’enlisent aussi faute de trouver des sous-traitants locaux. La rupture viendra lorsque les Indiens demanderont à Dassault de garantir la qualité des 126 Rafale livrés. Ce que refuse catégoriquement l’avionneur, car il n’a pas la maîtrise de ceux assemblés sur place.

Deux ans plus tard, en décembre 2014, Jean-Yves Le Drian rencontre à New York son nouvel homologue indien, Manohar Parrikar. Tous deux sont bien décidés à reprendre la discussion en vue d’aboutir à un accord lors de la visite en France de Narendra Modi, prévue quatre mois plus tard, en avril 2015. Mais, là encore, cela ne reste qu’une intention, car rien ne bouge.

Pour sortir de l’ornière, les Indiens font parvenir un nouveau contrat à la veille de l’arrivée à Paris de leur premier ministre. Plus question de 126 avions, mais d’un nombre réduit d’appareils fabriqués en France, à définir sur place. La proposition est immédiatement acceptée, entraînant une mobilisation générale des Français pour parvenir à un accord dans la journée. Après moult tractations, M. Modi met fin au suspense en cette fin d’après-midi du 10 avril en décidant de commander 36 Rafale.

New Delhi invoque l’urgence opérationnelle, ce qui lui permet de réaliser cet achat par un accord de gouvernement à gouvernement et non par un appel d’offres international plus long. La décision est peu appréciée par les concurrents de Dassault. Les discussions reprennent alors, toujours aussi difficiles et en plus troublées par des tentatives de déstabilisation venant des Russes, des Américains et des Britanniques, furieux d’avoir été écartés.

En janvier 2016, lors de sa visite en Inde, François Hollande ne parvient pas à débloquer le dossier, qui bute sur un prix jugé trop élevé par les Indiens et sur les compensations locales (offset), au nom du Make in India voulu par le premier ministre indien. Toutefois, le président français revient optimiste à Paris. « Tout est quasiment réglé, c’est une question de semaines », entend-on dans son entourage. Des semaines qui deviennent rapidement des mois, malgré les alertes incessantes de l’armée de l’air indienne à son gouvernement sur l’urgence d’une décision, en raison du vieillissement des escadrilles, alors que le pays connaît des tensions avec la Chine et le Pakistan.

Il faudra attendre le 23 septembre 2016 pour la signature officielle de l’acquisition des 36 Rafale, dont les livraisons s’échelonneront entre 2019 et 2022. Le prix est ramené de 12 à 7,8 milliards d’euros. Les offset, représentant la moitié de la valeur du contrat Rafale, sont attribuées à des entreprises indiennes, dont le groupe privé Reliance, retenu par Dassault, pour produire ensemble à Nagpur des pièces d’avion.

Depuis, le choix de ce partenaire privé est critiqué par le parti d’opposition de Rahul Gandhi, qui dénonce la proximité de son dirigeant, Anil Ambani, avec le premier ministre.