Boeing: un PDG éjecté

Source : Le Monde du 24-12-19

Dennis Muilenburg, la chute du stagiaire devenu PDG Gilles Paris(Washington, Correspondant) Longtemps, Dennis Muilenburg a incarné le rêve américain au sein du géant aéronautique Boeing. Entré dans l’entreprise comme stagiaire en 1985, à 21 ans, après un diplôme d’ingénieur en aérodynamique obtenu dans son Etat natal de l’Iowa, ce fils de fermier, qui en a été débarqué brutalement lundi 23 décembre, avait gravi patiemment les marches, après avoir travaillé initialement à de nombreux projets liés à la division défense du mastodonte. Sa formation et son parcours lui avaient permis de monter dans la hiérarchie jusqu’à en devenir le numéro un incontesté en 2016. Soucieux de rompre avec une image de « techno » sans aspérité, M. Muilenburg avait rejoint à titre personnel une structure spirituelle, le Biblical Business Training. Une garantie, selon lui, que les responsabilités managériales s’accompagnent d’« une plus grande intégrité à mesure que nous devenons plus semblables au Christ ». La gestion des deux catastrophes aériennes liées au 737 MAX, un programme lancé en un temps record pour répondre à la concurrence d’un nouvel appareil de l’européen Airbus, parallèlement à son ascension vers les plus hautes fonctions au sein du mastodonte, a cependant exigé des qualités autres que celles qui l’avaient servi jusqu’alors. Son attitude a amplifié la crise Trop longtemps invisible et silencieux, Dennis Muilenburg a alors peiné à exprimer l’empathie nécessaire vis-à-vis des victimes des deux accidents, comme à prendre la mesure de la déflagration. Et dire que le président de Boeing assurait, en 2017, un an avant le premier crash, qu’un patron se devait de« réagir rapidement ». « Les événements peuvent tout changer, vous devez donc en faire autant », ajoutait-il. Au contraire, l’ingénieur a semblé engoncé dans des certitudes de numéro un mondial, tête de gondole des contrats mirifiques que le président américain, Donald Trump, affectionne d’annoncer, affichant une confiance aveugle dans la technologie du 737 MAX. Loin d’éteindre la crise, cette attitude l’a au contraire amplifiée, jouant comme un révélateur des errements du géant aéronautique. En soulignant son indifférence par rapport à de premiers lanceurs d’alerte internes, inquiets des cadences de fabrication de l’appareil. Ou encore les liens consanguins avec l’autorité américaine de l’aviation civile, la Federal Aviation Administration, assez peu regardante envers le géant, aveuglés l’une comme l’autre par un bilan longtemps élogieux en matière de sécurité aérienne. Une fois dissipée l’illusion volontariste d’un rapide retour à la normale, Dennis Muilenburg s’est retrouvé dans la pire des situations, luttant à reculons sans parvenir à infléchir le cours des événements. L’« humilité » affichée tardivement lors d’auditions éprouvantes au Congrès, en octobre, pas plus que le rappel, à cette occasion, des valeurs héritées de ses origines rurales, n’ont été en mesure de lui épargner la chute.

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