Source: Le Monde
Drogue : les plateformes aéroportuaires cibles des réseaux
Une note du renseignement criminel de la police judiciaire alerte notamment sur le développement du phénomène des « mules »
Antoine Albertini
Deux réseaux de trafiquants de drogues de synthèse, opérant via l’aéroport Roland-Garros à La Réunion, démantelés par la police judiciaire le 19 décembre 2025 ; 187 kilos de cocaïne saisis par l’Office anti-stupéfiants à l’aéroport de Martinique Aimé-Césaire, à Fort-de-France, trois mois plus tôt… Et la litanie pourrait continuer sur des pages. S’il ne permet pas, comme le trafic maritime, l’acheminement de quantités industrielles de stupéfiants, le « vecteur » aérien, dans un contexte de surproduction de drogue – notamment de cocaïne – reste fort prisé des réseaux criminels. Il connaît même un essor qui ne se dément pas, d’après une note confidentielle du Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée datée du 24 novembre 2025, que Le Monde a pu consulter.
Les « avantages pour le crime organisé » du recours aux vols commerciaux, au fret, à l’aviation d’affaires ne manquent pas : rapidité des échanges, interconnexions permettant le contournement de dispositifs de contrôle via certaines lignes aériennes et « faible nombre des points de contrôle au prorata de la distance parcourue ». Les aéroports secondaires et l’aviation d’affaires n’y échappent pas, de plus en plus scrutés par les services de sécurité en raison des facilités offertes au trafic : 1 400 connexions sur le continent européen, dont près de 80 % ne sont pas desservies par des lignes régulières, d’où une moindre surveillance et des contrôles parfois allégés.
Sa dixième place du classement mondial 2023 pour le trafic de passagers et son rang de deuxième plateforme de correspondance aéroportuaire d’Europe font de Roissy – Charles-de-Gaulle le hub incontournable de tous les trafics. En mai 2025, un réseau de transport d’herbe de cannabis entre la France et le Canada était mis au jour ; en juin, la découverte d’un trafic de cocaïne entre le Brésil et la France par la section de recherches de la gendarmerie des transports aériens révélait un arrière-plan de corruption, qui permettait l’exfiltration de quantités importantes de marchandise, estimée entre 20 et 50 kilos de cocaïne par mois depuis au moins la fin 2024 ; en juillet, des centaines de plumes de l’ara macao, une espèce de perroquet protégée, y étaient découvertes dans un colis en provenance du Costa Rica…
Attrait du marché réunionnais
L’essentiel du trafic visible demeure cependant le fait de « mules », recrutées par les réseaux pour transporter de la drogue « in corpore », dans leurs bagages ou leurs vêtements. Les dernières statistiques disponibles, à la fin de l’année 2024, font état de 1 640 mules interpellées sur l’ensemble du territoire national cette année-là, quasi exclusivement pour avoir transporté de la cocaïne et pour « un volume moyen de (…) 2,85 kilos (+ 14 %) ». Soixante pour cent d’entre elles ont été appréhendées « au départ ou en provenance des Antilles et de la Guyane », soit une hausse de 44 % par rapport à 2023, pour 3,2 tonnes de cocaïne saisie, le reste provenant du Brésil et d’Afrique de l’Ouest.
Le phénomène est particulièrement notable aux Antilles ou en Guyane, où les mesures dites « 100 % contrôle » au départ de l’aéroport de Cayenne – Félix-Eboué, en Guyane, ont reporté une partie du trafic à destination de l’Europe ; et à La Réunion. Le rapport note que « fin septembre 2025, 40 mulesavaient été interpellées sur l’île contre 31 pour l’année 2024 et 22 en 2023, marquant l’émergence d’une nouvelle route du trafic de drogue entre la métropole et l’océan Indien ». L’attrait exercé par le marché réunionnais trouve une explication dans le prix élevé de la cocaïne sur l’île, où la drogue peut être vendue jusqu’à 150 euros le gramme, contre 60 euros environ en métropole.
A Roissy comme à La Réunion ou dans d’autres aéroports français, l’inquiétude majeure des autorités tient au constat d’une insidieuse entreprise de corruption. « La masse des profits générés par les trafics de stupéfiants, observe la note, permet aux trafiquants d’exercer une influence corruptrice susceptible de prendre des formes variées. L’enjeu est tel pour les organisations criminelles qu’elles procèdent désormais à des enquêtes pour évaluer la vulnérabilité d’une personne et s’assurer de son concours. »
Ces menées visent « aussi bien les agents publics que les opérateurs privés », comme des employés de sociétés de logistique. Pour ne prendre que l’exemple de Roissy, plus de 700 entreprises et 90 000 emplois directs, selon les chiffres du Groupe ADP (anciennement Aéroports de Paris), en font un vivier de complicités pratiquement inépuisable pour des organisations criminelles, capables de « développer des techniques de déstabilisation centrées sur la compromission et la corruption des acteurs stratégiques du contrôle des flux ». Une fois approchées, les cibles peuvent se révéler utiles dans la « manipulation du fret », l’« extraction de marchandises illicites »ou l’introduction dans « des zones de sûreté à accès réglementé ».