La sixième génération en Europe

Source Le Monde

SCAF : les industriels allemands opposés à un avion avec Dassault

Le syndicat IG Metall et la fédération allemande des industries aéronautiques poussent Berlin à lancer son propre avion de combat

Cécile Boutelet

BERLIN- correspondance

Comment sortir par le haut du SCAF, alors que les signes d’un probable échec de ce projet d’avion de combat franco-germano-espagnol, lancé en 2017, s’accumulent – même si Emmanuel Macron assure, dans un entretien au Monde, qu’il n’est pas enterré ? Depuis plusieurs semaines, des alternatives se sont glissées dans le vide laissé par Paris et Berlin, incapables de résoudre le conflit entre les deux avionneurs impliqués, Dassault Aviation pour la France et Airbus qui représente l’Allemagne et l’Espagne.

De l’autre côté du Rhin, des rapprochements avec le suédois Saab, puis avec le projet britannico-italiano-japonais GCAP (pour Global Combat Air Programme) ont été évoqués. Lundi 9 février, une troisième voie a reçu de sérieux appuis : celle d’une solution à deux avions, défendue par le BDLI, le lobby allemand de l’industrie aérospatiale, et le syndicat allemand de la métallurgie IG Metall.

Dans une tribune publiée lundi dans le quotidien Handelsblatt, les deux organisations abandonnent toute précaution diplomatique pour décrire l’évolution du partenariat franco-allemand : « Depuis près d’un an, le groupe français Dassault revendique de facto la maîtrise exclusive du projet. Cette attitude intransigeante ne peut plus être considérée comme une revendication de leadership entre partenaires égaux. C’est une invitation à renoncer à notre indépendance industrielle », cinglent les directeurs du BDLI et d’IG Metall. Ce ton direct, dans une déclaration officielle, est inédit dans un dossier aussi délicat politiquement et reflète combien la confiance entre les deux industriels s’est dégradée.

Le BDLI et IG Metall proposent de simplifier le SCAF. Au lieu du projet proposé au départ, qui comprenait un seul avion de chasse piloté, soutenu par des drones et un système de traitement des données appelé cloud de combat, ils suggèrent de laisser chaque pays développer son propre avion, tout en maintenant une coopération sur les équipements autonomes et de cloud. La France ferait un avion avec Dassault, l’Allemagne avec Airbus, et les deux pays continueraient la coopération déjà engagée sur le reste. Cette solution « autorise des spécialisations nationales différentes et réduit les frictions, car la coopération s’effectue là où elle est judicieuse sur le plan économique et technologique, et non là où elle est dictée par des considérations politiques symboliques », écrivent les auteurs.

« Baisser la charge politique »

Cette voie, déjà défendue ouvertement par Michael Schöllhorn, directeur du département espace et défense chez Airbus, permettait de limiter les dommages politiques d’un échec du SCAF sur la relation franco-allemande et la coopération européenne en matière d’armement. D’autant que plusieurs industriels français, comme Thales et MBDA, sont déjà engagés sur la partie cloud et drones du SCAF. « Cela permettrait de faire baisser la charge politique du projet, ce qui était difficile sur un avion de chasse. La recherche est claire sur le fait que plus un projet d’armement est politisé, plus le risque d’échec est élevé », souligne Samuel Faure, maître de conférences à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) et expert des politiques d’armement.

La solution à deux avions supposerait que Berlin développe un programme propre, en choisissant ses partenaires. Une solution coûteuse et délicate techniquement, qui reflète la nouvelle assurance des industriels allemands en matière de défense.

Fin décembre 2025, Micael Johansson, le patron du suédois Saab, a ainsi déclaré à la Frankfurter Allgemeine Zeitung que son groupe était « prêt à collaborer avec les Allemands pour développer un avion de combat commun, à condition que les deux gouvernements s’engagent clairement sur le plan politique ». Le dirigeant affirme que Saab « a les moyens » de produire un tel appareil en partenariat avec Airbus.

Saab construit le Gripen, travaille déjà avec Airbus pour équiper l’Eurofighter de capacités de guerre électronique et est très implanté outre-Rhin. Mettre sur pied une nouvelle alliance pourrait cependant prendre du temps, le suédois ayant précisé vouloir « continuer à construire [ses]propres systèmes d’avions de combat et ne pas céder la moitié de [ses]compétences à une autre entreprise ».

Une autre option serait que Berlin s’associe au projet GCAP, lancé par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon en 2022. Cette solution a gagné en crédibilité politique depuis la visite de Friedrich Merz à Rome, le 23 janvier. Selon le quotidien Corriere della Sera, le chancelier allemand aurait sondé son homologue Giorgia Meloni sur la possibilité d’intégrer le consortium. Ce à quoi la présidente du conseil italien aurait ouvert les bras, le GCAP étant confronté à des problèmes de surcoût, qui compliquent son financement.

Difficile cependant de savoir comment Airbus pourrait s’intégrer dans un consortium si avancé, qui repose déjà sur des équilibres délicats. Son arrivée bouleverserait l’alliance et pourrait allonger les délais d’un avion promis pour 2035. Il poserait surtout un problème proche de celui posé par le SCAF : il est fort à parier qu’Airbus, arrivé tard sur le projet, aurait des difficultés à défendre un rôle de développeur, lui permettant de conserver son expertise et ses emplois. Précisément ce que défendent le BDLI et IG Metall.

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