Le Golfe et les drones

Source: Le Monde

Les pays du Golfe vulnérables aux drones

L’Iran est déterminé à exploiter les failles de ses voisins dans la lutte contre les engins kamikazes

Chloé HoormanEt Marie Jégo

Empathique, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, s’est dit prêt, mardi 3 mars, à envoyer au Moyen-Orient ses meilleurs spécialistes en matière d’interception de drones. A condition que les pays du Golfe persuadent Vladimir Poutine d’accepter un cessez-le-feu en Ukraine. « Les dirigeants du Moyen-Orient ont d’excellentes relations avec les Russes. Ils peuvent leur demander d’instaurer un cessez-le-feu d’un mois », a-t-il déclaré à l’agence de presse américaine Bloomberg.

L’armée ukrainienne est certainement la plus aguerrie du monde en matière de lutte contre les Shahed, l’arme avec laquelle la Russie bombarde l’Ukraine quotidiennement depuis quatre ans. La déclaration du président Zelensky rappelle cette réalité, mais elle met aussi le doigt sur une faille structurelle apparue dans les systèmes de défense aériens des pays du Golfe. Soumis à des attaques de drones depuis le début des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, ces derniers semblent peu préparés aux chausse-trapes de cette guerre d’usure inaugurée par les Russes en Ukraine. Autant les défenses aériennes fonctionnent lorsqu’il s’agit d’intercepter des missiles, autant des drones parviennent à passer à travers les mailles du filet.

Selon Bloomberg, dans les quarante-huit premières heures de l’opération américaine et israélienne contre l’Iran, des centaines de drones et de missiles ont été lancés vers les pays voisins. Bahreïn, la Jordanie, le Koweït, le Qatar et les Emirats arabes unis ont annoncé avoir intercepté au total 385 missiles et 881 drones iraniens. Les Emirats ont subi la plus grosse attaque : 165 missiles et 541 drones ont été abattus, sans compter les drones qui ont pu atteindre leurs cibles après avoir percé les défenses antiaériennes.

Sites énergétiques, centres numériques, bases militaires, hôtels de luxe ont été visés. Aux Emirats arabes unis, ainsi qu’à Bahreïn, des centres de données, propriété d’Amazon, ont été endommagés. « Ces frappes ont causé des dommages structurels (…), nécessitant parfois des opérations anti-incendie, sources de dégâts supplémentaires à cause de l’eau », a déclaré un représentant de la branche moyen-orientale d’Amazon Web Services.

Les représentations diplomatiques n’ont pas été épargnées. Une attaque de drones a provoqué, mardi soir, un incendie près du consulat américain de Dubaï. Précédemment, une partie du toit de l’ambassade américaine en Arabie saoudite avait été endommagée par un drone et, à Koweït City, les environs de l’ambassade ont été touchés par deux autres frappes, sans causer de dégâts. Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan en Irak, a été la cible d’attaques similaires.

Brouillage insuffisant

En Méditerranée orientale, dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 mars, la base britannique d’Akrotiri, dans le sud de l’île de Chypre, a été visée par un drone iranien, causant des dommages minimes selon les autorités chypriotes. Le même jour, deux autres engins se dirigeant vers l’île ont été interceptés. Il s’agit de la première attaque d’un pays de l’Union européenne depuis le début des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, samedi 28 février.

Point stratégique, l’île de Chypre, située à moins de 200 kilomètres des côtes libanaises, est utilisée par Londres pour ses opérations aériennes au Moyen-Orient. Ses bases abritent des avions de chasse, des ravitailleurs ainsi que des plateformes de renseignement très sophistiquées. Actives dans la région, les forces britanniques ont abattu, dans les dernières vingt-quatre heures, plusieurs drones au-dessus de la Jordanie, d’autres dans l’espace aérien irakien « qui se dirigeaient vers les forces de la coalition », ainsi qu’un « drone d’attaque iranien dirigé vers le Qatar », selon le ministère de la défense. Devant le Parlement, lundi 2 mars, Keir Starmer a cependant tenu à préciser que les bases à Chypre n’étaient « pas utilisées et ne seront pas utilisées par les Etats-Unis » pour mener leurs frappes offensives.

Ces attaques exposent la vulnérabilité des voisins de l’Iran, dénués d’expérience en matière de lutte contre les drones kamikazes. Les intercepteurs manquent, les capacités de brouillage sont insuffisantes. Pour ne rien arranger, le Pentagone puise dans des ressources rares et coûteuses en vue de neutraliser ces armes. « Les Etats-Unis risquent de manquer rapidement de certains types d’intercepteurs. Les Patriot, en particulier, doivent être utilisés contre les missiles balistiques et leur utilisation excessive contre les drones Shahed risque de mettre les stocks à rude épreuve », alerte Dara Massicot, experte au cercle de réflexion Carnegie Endowment for International Peace.

Autant de failles que la République islamique est résolue à exploiter. Selon Steve Feldstein, également chercheur au Carnegie, le recours à ces drones valant quelques dizaines de milliers de dollars constitue un « moyen important pour le régime [iranien] d’imposer des coûts à ses adversaires ». Et ce facteur ne fera qu’augmenter à mesure que le conflit se prolonge.

Grâce à cette approche, Téhéran espère obtenir rapidement des effets politiques. « Leur utilisation vise essentiellement à semer la terreur parmi la population et, à terme, à dissuader les pays du Golfe de poursuivre le conflit avec l’Iran, voire à les inciter à faire pression sur les Etats-Unis pour sa résolution », explique Nicole Grajewski, professeure assistante au Centre de recherches internationales de Sciences Po.

Allié russe

Evaluer précisément le nombre de drones dont dispose l’Iran est un exercice difficile. Le pays possède plusieurs modèles de Shahed, mais aussi toute une gamme d’engins de plus en plus perfectionnés. En janvier 2025, Téhéran avait déclaré avoir ajouté 1 000 « drones stratégiques » à sa flotte. Selon l’agence de presse iranienne Tasnim, ces engins, dont la portée est estimée à plus de 2 000 kilomètres, ont été positionnés à différents endroits du pays. Ils seraient capables de voler avec davantage de furtivité et d’endommager des bâtiments très solides, comme des bunkers ou des structures en béton.

Le stock de Shahed de l’Iran peut être estimé à « entre 4 000 et 6 000 », avance la chercheuse, rappelant qu’au début de la guerre en Ukraine, Téhéran avait été en mesure d’en livrer plusieurs milliers à son allié russe. Les drones utilisés par Moscou, à l’origine des Shahed-136 iraniens, sont désormais en quasi-totalité fabriqués en Russie, sous le nom de Geran-2. « Si la situation dégénère, on peut imaginer que les Iraniens demandent aux Russes de leur en procurer. La boucle serait alors bouclée », imagine Mme Grajewski.

Un partage d’expérience et de technologie est envisageable entre les deux pays, mais seule une analyse des drones iraniens interceptés permettra de savoir dans quelle mesure ils intègrent des améliorations apportées par les Russes. Une innovation a cependant été importée avec certitude du conflit entre la Russie et l’Ukraine : l’utilisation de leurres, destinés à accroître encore un peu plus la pression sur les systèmes de défense antiaérienne des pays voisins de l’Iran.