LIre aussi dans le journal Le Monde
La crainte de manquer de munitions monte dans les états-majors
Les Israéliens et les Américains ont employé une quantité record de missiles contre l’Iran
Chloé Hoorman
Dans la guerre menée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran, la quantité de munitions dont disposent les deux camps, est sans doute le secret le mieux gardé, tant il détermine la suite de l’engagement.
Avant même le début de l’offensive, les militaires avaient commencé à faire les comptes, s’inquiétant d’une guerre trop longue qui épuiserait des stocks d’intercepteurs déjà bien entamés par les précédentes offensives iraniennes. Après la « guerre de douze jours », en juin 2025, les réserves de missiles Arrow, qui permettent aux Israéliens d’intercepter les missiles balistiques à très haute altitude étaient considérablement réduites, selon plusieurs sources militaires. Aucune opération n’aurait pu être déclenchée avant l’arrivée de renforts américains, avec l’acheminement de systèmes de défense et de munitions, aussi bien pour protéger Israël que les pays du Golfe.
Le plus connu est le Patriot, d’une portée de 15 à 25 kilomètres, conçu pour protéger des infrastructures stratégiques ou des villes contre des menaces aériennes et balistiques. Au-delà, la défense aérienne repose sur d’autres systèmes comme le Terminal High Altitude Area Defense (Thaad), « système de défense antimissile à haute altitude », et l’Aegis (dont les missiles SM-3 sont tirés depuis la mer. Avec des portées respectives allant jusqu’à 150 et 500 kilomètres, ils permettent d’intervenir encore plus en amont. Tous coûtent une petite fortune – plusieurs millions de dollars, voire dizaines de millions pour les plus sophistiqués – avec des stocks dimensionnés au plus juste par les armées.
« Stratégie d’usure »
Problème : un nombre d’intercepteurs considérable a déjà été utilisé au cours des premiers jours de l’opération. Selon les experts militaires, plusieurs centaines de missiles Patriot ont déjà été tirés, en combinaison avec des Thaad et des missiles SM-3, sachant qu’il faut souvent de deux à cinq intercepteurs pour détruire un missile.
Les Français, qui ont déployé plusieurs systèmes de défense aérienne SAMP/T aux Emirats arabes unis (EAU) sont confrontés au même problème. « La question des stocks de munitions est centrale. Or, nos stocks, on les utilise ! », admettait le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’air et de l’espace (Cemaee), lundi 9 mars lors d’une rencontre avec la presse. Depuis le début du conflit, les forces françaises sont intervenues à plusieurs reprises pour intercepter des missiles et drones iraniens dans le ciel des Emirats. Mais les Aster, comme les Mica – les missiles les plus employés – filent vite.
« Ce niveau d’utilisation est bien au-delà des capacités de production », confirmait Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité à l’Institut français des relations internationales, lors d’un point de situation, mercredi 11 mars. Selon les chiffres communiqués par le fabricant du missile, Lockheed Martin, environ 2 500 PAC3 – la version la plus récente du Patriot – ont été produits au total.
En face, les frappes israéliennes et américaines sur les lanceurs et les stocks de missiles ont considérablement affaibli les capacités iraniennes. Loin de les avoir anéanties. « On parle un stock total de départ de plusieurs milliers de missiles, peut-être jusqu’à 10 000 en comptant les missiles courte portée », rappelle le chercheur.
Sans compter les drones. « Ils sont moins chers, plus faciles à déployer et peuvent contraindre les défenseurs à utiliser des intercepteurs et à maintenir une vigilance constante. En ce sens, les drones sont des éléments précieux d’une stratégie d’usure », souligne Nicole Grajewski, professeure assistante au Centre de recherches internationales de Sciences Po, dans une note publiée le 10 mars 2026. Avec un taux d’interception proche de 90 %, les systèmes américains et israéliens sont quasiment impénétrables.
Mais plus la guerre se prolonge, plus les stocks d’intercepteurs s’épuisent, au risque d’accroître la vulnérabilité de certains systèmes-clés. Une frappe iranienne a ainsi endommagé un radar américain au Qatar, dont le rôle consistait notamment à repérer les salves de missiles sur Israël. Aux Emirats arabes unis, un système de défense antimissile Thaad a aussi été touché, et un autre a été détruit en Jordanie.
Les Iraniens ont aussi mis en œuvre des missiles à fragmentation. Sur les 250 missiles lancés par Téhéran sur Israël, depuis le début de la guerre, près de la moitié étaient des missiles de ce type. Et au moins onze d’entre eux ont percé le système de défense aérienne israélien depuis le début de la guerre, contre trois pendant la « guerre de douze jours ». « Une fois que l’ogive a libéré les charges explosives, il est impossible de les intercepter. Il faut détruire le missile avant, à très haute altitude », explique Uzi Rubin, l’ingénieur qui a piloté le développement du système israélien Arrow.