Source Le Monde
Sophie Adenot, du rêve à la réalité, l’espace pour tout horizon
Portrait
Près de trois ans seulement après sa sélection officielle par l’ESA, l’astronaute s’envole jeudi pour l’ISS, où elle séjournera huit mois, un record pour un Européen
Gary Dagorn
La famille des astronautes a cela de particulier qu’il est difficile de cerner complètement la personne sous la combinaison de vol. Leurs CV parfaits et leurs qualités relationnelles et techniques rendent unanimes les gens qui ont l’opportunité de les côtoyer. Sophie Adenot, qui doit partir pour un séjour de longue durée dans la Station spatiale internationale (ISS) jeudi 12 février, ne fait pas exception. « Chaleureuse », « travailleuse », « enthousiaste », « motivée », « posée », « professionnelle » : les compliments ne manquent pas pour qualifier l’astronaute de l’Agence spatiale européenne (ESA), qui devrait décoller de Cap Canaveral (Floride) à bord d’une capsule Crew Dragon de SpaceX, montée au sommet d’une fusée Falcon-9. Sophie Adenot deviendra à cette occasion la première de sa promotion de 2022 à voler et onzième astronaute à représenter la France dans l’espace.
Une place d’honneur qui a valu un entraînement particulièrement intense à l’intéressée. A peine un mois après avoir obtenu son brevet d’astronaute de l’ESA, en avril 2024, la voilà déjà désignée pour voler dans l’ISS à l’horizon 2026. « Ça s’est enchaîné très, très vite, à tel point que les équipes d’entraîneurs et ceux qui s’occupent de nos plannings pensaient à l’origine que ça allait être difficile, confie Sophie Adenot, 43 ans. Mais il y avait une bonne dose de motivation de ma part et puis, personnellement, j’aime quand il y a de la vitesse, quand ça s’enchaîne, ça me correspondait finalement bien. » A la vue du curriculum bien rempli de notre astronaute, il n’y a guère de doutes que la vitesse et l’altitude riment assez bien avec le personnage.
« Pourquoi pas moi ? »
Sophie Adenot grandit dans un petit village de la Nièvre dans une famille « où la curiosité était encouragée », dit-elle. Les récits de son grand-père, mécanicien dans l’armée de l’air, fascinent la jeune Sophie, qui décide à 8 ans qu’elle sera astronaute. Le 17 août 1996, le décollage vers la station spatiale russe Mir de Claudie Haigneré, la première femme européenne à voler dans l’espace, va agir comme une confirmation. « Je me souviens très bien de ce jour, j’avais 14 ans et ça a fait comme un déclic dans ma tête. Si une femme l’a fait, pourquoi pas moi ?, se remémore-t-elle aujourd’hui. Quand je parlais de mon rêve dans ma famille, on ne me répondait pas que je n’y arriverais jamais, on m’encourageait : “Ce sera difficile, mais lance-toi, on verra !” »
La jeune femme se construit alors un parcours sur mesure dans le but de devenir astronaute. Diplômée en 2004 de Supaéro, l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace, à Toulouse, Sophie Adenot est admise à l’Ecole de l’air de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône) l’année suivante. En 2008, l’Agence spatiale européenne annonce recruter une nouvelle promotion d’astronautes, la première depuis 1992. La jeune pilote militaire se lance et parvient à se faire une place dans la sélection des 200 derniers éléments, avant d’être éliminée du processus.
En parallèle, la pilote d’hélicoptère fait ses armes au sein de l’escadron 1/67 Pyrénées, où elle prend part, entre autres, à des opérations de secours militaire, puis, à partir de 2012, au sein de l’escadron de transport 60, qui est missionné pour transporter les hautes personnalités de l’Etat. Sa carrière prend une autre dimension en 2017, lorsqu’elle est admise à la prestigieuse école des pilotes d’essai d’Istres (Bouches-du-Rhône). En 2019, elle devient pilote d’essai sur hélicoptère pour la direction générale de l’armement, la première femme à ce poste, et accumule en quelques années plus de 3 000 heures de vol sur de nombreux modèles. Lorsque l’ESA annonce, en février 2021, recruter une nouvelle promotion d’astronautes européens, Sophie Adenot retente sa chance. Cette fois, elle est sélectionnée.
A partir de cette date, la vie déjà bien remplie de Sophie Adenot va s’accélérer comme jamais auparavant. Un an et demi d’entraînement de base, rythmé par de longues heures de classes et plusieurs stages de survie en milieu isolé. Puis, en 2024, le départ pour le centre spatial Johnson, à Houston (Texas), où l’attendent de nombreux entraîneurs exigeants qui doivent la préparer pour les longs mois de son séjour dans l’ISS et toutes les éventualités possibles et imaginables. Rien de déconcertant pour une pilote d’essai, même si le vol spatial a ses spécificités. « La différence, c’est que, pour un vol spatial, il faut faire en sorte que ça se passe bien, même si c’est le premier. C’est comme un groupe qui ferait une comédie musicale, mais qui ne pourrait jamais faire de répétition générale », explique-t-elle.
Deux ans et dix mois seulement après sa sélection officielle, la Française est enfin prête à partir. « C’est un record européen et je défie celui ou celle qui peut faire mieux sur le plan mondial », lance avec fierté Daniel Neuenschwander, le directeur de l’exploration humaine et robotique de l’ESA. Jessica Meir, astronaute de la NASA et commandante de l’équipage, ne tarit pas d’éloges à propos de sa collègue française. « Elle a toujours cette attitude extrêmement positive, ce qui est très sain pour notre équipage, car nous allons certainement être mis à l’épreuve. »
Le séjour dans l’ISS de Sophie Adenot est prévu pour durer huit mois, une première pour un Européen. Ce qui n’est pas sans rappeler Claudie Haigneré, devenue en octobre 2001 la première Européenne à séjourner dans l’ISS. Si la comparaison la flatte, Sophie Adenot insiste peu sur le fait d’être une femme. « Je n’ai jamais senti une différence, je suis simplement une astronaute qui s’entraîne », déclarait-elle à Cologne (Allemagne), début janvier. A une journaliste qui lui demandait pourquoi il était important d’avoir des femmes astronautes, l’intéressée avait répondu, un peu gênée : « Je ne pense pas que l’exploration ait un genre, et je n’ai jamais pensé que je ne pourrai pas le faire parce que j’étais une femme. »
« Multiples compétences »
La primo-volante a progressivement noué un lien de confiance avec Claudie Haigneré, qui partage son expérience avec elle depuis un peu plus de trois ans et qui souligne combien Sophie Adenot est solaire et sereine. « Elle est prête et je pense qu’elle le doit à ses multiples compétences, à la densité et à l’ardeur qu’elle a mises dans son entraînement et à son expérience d’opérations dans des terrains complexes », observe l’ancienne astronaute de l’ESA. « Certaines des discussions que j’ai eues avec elle m’ont permis d’avancer », témoigne Sophie Adenot.
L’exploration, l’inconnu, l’aventure qui attirent tant Sophie Adenot lui vaudront-ils d’être désignée pour une sortie extravéhiculaire ? « On aura l’information en cours de mission, répond-elle, prudente. On a tous très envie d’en faire, c’est la partie la plus impressionnante et la plus accomplissante de notre séjour », acquiesce-t-elle. Jessica Meir, qui a déjà évolué à trois reprises dans le vide spatial, à chaque fois avec sa collègue de la NASA Christina Koch, se verrait bien continuer avec Sophie Adenot. « Ce serait une super-occasion si nous pouvions faire une sortie dans l’espace ensemble. »
Les astronautes ont le droit d’emporter 1,5 kilo d’effets personnels à bord de l’ISS. Quand on demande à cette mélomane ce qu’elle a prévu d’emporter là-haut pour divertir ses oreilles, Sophie Adenot répond qu’elle a prévu une playlist « très éclectique ». « J’ai besoin d’anticiper tous les états émotionnels. Parfois, j’aurai besoin d’être calme, et d’autres fois d’être dynamisée », note-t-elle. L’image classique de l’astronaute héroïque, sans défaut ni coup de blues, serait-elle un mythe ? On l’espère pour elle, tant les astronautes ont encore souvent du mal à aborder les « bas » des longs séjours en orbite. « Huit mois, c’est long, constate-t-elle. On reste humain là-haut, et donc on aura aussi besoin de gérer tout ça. »