Source: journal Le Monde
Drones militaires : en France, une difficile montée en puissance
Les nombreuses start-up qui se sont lancées sur ce marché pâtissent de la faiblesse des commandes françaises et d’un secteur trop concurrentiel
Olivier Pinaud
Jeune (26 ans) et doué en mathématiques (admis à Polytechnique en 2020, il quitte l’X un an plus tard pour l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris, avant d’enchaîner un master au Massachusetts Institute of Technology), Mouad M’Ghari est la figure de la nouvelle industrie française des drones de défense.
Son entreprise, Harmattan AI, créée en 2024, est devenue la première « licorne » (start-up valant plus d’1 milliard de dollars) des technologies militaires, à l’occasion d’une levée de fonds de 200 millions de dollars (170 millions d’euros) réalisée, en janvier, auprès d’investisseurs, dont Dassault Aviation, le fabricant du Rafale. Ces millions d’euros serviront, notamment, à industrialiser la fabrication des drones.
Jusqu’à présent, la start-up assemblait ses appareils dans un atelier situé au fond de la cour d’un immeuble, à Paris. Depuis février, elle a pris possession d’un bâtiment à Wissous (Essonne) où elle pourra produire jusqu’à 10 000 drones par mois, ce qui en fera la plus grande usine de ce type en France et le symbole des ambitions du gouvernement dans ce domaine. Le site doit être inauguré dans les prochaines semaines par Sébastien Lecornu, le premier ministre, et Catherine Vautrin, la ministre des armées.
Comme Harmattan AI ou Alta Ares, qui exploite depuis 2025 un atelier en Charente-Maritime avec un partenaire ukrainien, une multitude de start-up se sont lancées sur le marché des drones pour profiter de l’explosion de la demande depuis la guerre en Ukraine. En mars, Egide, société fondée par deux anciens salariés du fabricant de missiles MBDA, a levé 8 millions d’euros, quelques jours après les 5 millions récoltés par Aerix.
Cette dernière, installée dans la banlieue de Bordeaux et qui a intégré cette année le programme d’accélération de l’OTAN, « discute d’une nouvelle opération, encore plus importante, pour la fin d’année », précise Clément Picaud, cofondateur de la start-up en 2020 avec Hugo Mayounove. Armand Thiberge prévoit lui aussi « quelque chose de grand » cette année pour financer le développement de Stryx AI, son projet dans le domaine des drones intercepteurs pour les soldats ukrainiens.
« Essais moins concluants »
« Tout a changé avec la guerre en Ukraine », constate Antoine Vidaling, cofondateur et dirigeant de Skydrone Robotics. Lancée en 2016, sa PME développait, à l’origine, essentiellement des drones pour des applications civiles, en particulier pour les exploitants de réseaux de lignes à haute tension. Mais, depuis quatre ans, la demande est de plus en plus forte pour les appareils de transport militaire. Grâce aux 5 millions d’euros de financements levés en mars, il prévoit de construire sur le port de La Pallice, à La Rochelle, un bâtiment de 1 000 mètres carrés, le triple de son atelier actuel.
Cet emballement financier ne va-t-il pas trop vite ? Car malgré les ambitions affichées par le gouvernement, les quantités commandées ne suffisent pas à créer un marché viable. « Cinq mille drones seront livrés cette année et 10 000 ont été commandés en 2026, pour 400 millions d’euros », a déclaré Mme Vautrin, le 6 avril, lors d’une audition de la commission de la défense de l’Assemblée nationale. Dix mille drones, c’est la quantité produite en une seule journée par les fabricants ukrainiens pour les besoins de l’armée. Pour l’instant, ces appareils restent en Ukraine. Mais, une fois la paix revenue, ils pourront inonder les marchés à l’exportation et balayer les start-up françaises, comme les fabricants chinois ont su le faire pour les drones de loisirs.
« Le marché comprend énormément de petites sociétés. Mais, avec les guerres de très haute intensité comme en Ukraine ou au Moyen-Orient, il faut savoir passer à une production de masse, ce qui suppose des compétences industrielles », note Alexandre Labesse, fondateur et dirigeant d’Hexadrone, fondée en 2014, l’une des plus anciennes PME françaises de drones avec Delair et Parrot. Rentable, Hexadrone compte quadrupler la taille de son atelier, mais continuera à avancer prudemment. « On voit de gros investissements, des levées de fonds massives, des recrutements à tout va, mais il y a quelque chose qui ne s’achète pas, c’est l’expérience du terrain », dit-il.
« La direction générale de l’armement [DGA] a des difficultés avec des entreprises dont les drones sont en principe opérationnels, mais dont les essais sont moins concluants que ce qu’on a bien voulu dire », a reconnu Mme Vautrin, lors de son audition à l’Assemblée. La DGA ne lancera effectivement les commandes qu’à la condition de « disposer de quelques drones qui fonctionnent réellement », a prévenu Patrick Pailloux, le délégué général pour l’armement, devant les députés, le 15 avril.
« Le secteur du drone est devenu trop concurrentiel », assène Henri Ngo, qui a investi chez plusieurs fabricants, dont Harmattan AI, avec le fonds Galion.exe : « Si un nouveau projet nous était présenté, notre conviction ne se ferait pas sur la technologie [les plans de drones et les logiciels sont accessibles en source ouverte sur Internet], mais sur la capacité à produire et distribuer les appareils. »
« L’enjeu est de savoir monter en volume et livrer dans les temps », reconnaît M. Picaud. Et comme il serait insensé de produire des drones pour les stocker dans des entrepôts et qu’ils soient obsolètes en quelques mois, la réussite du modèle, selon lui, « est de disposer d’un outil qui pourrait être déclenché dès que l’Etat en a besoin ». L’actuelle loi de programmation militaire (LPM), qui repose sur la notion de stocks stratégiques, n’est pas adaptée pour ce nouveau modèle industriel dit « du take or pay » (« acheter ou payer »). Déjà mis en œuvre aux Etats-Unis, il permet à un Etat de payer un loyer annuel à un industriel afin de s’assurer que celui-ci maintienne en condition une usine capable de démarrer à la demande. Des dronistes poussent pour qu’un article soit ajouté en ce sens dans le texte d’actualisation de la LPM.