L’intérêt croissant de la finance pour le transport aérien

Source: Le Monde

L’intérêt croissant de la finance pour le transport aérien

Le décalage entre la forte demande d’appareils et la difficile montée en cadence de l’industrie aéronautique aiguise l’appétit des investisseurs 

Éric Béziat Et J. Za.(Londres, Correspondance)

Il en va du secteur aérien comme du football : pendant les matchs du Mondial, il y a ceux qui regardent les péripéties de la partie, et ceux qui s’intéressent à la valeur des joueurs. La société d’investissement américaine Castlelake, qui manifeste depuis fin mai son intention de prendre le contrôle d’easyJet, la deuxième compagnie aérienne européenne en nombre de passagers, est à ranger dans la seconde catégorie. Elle a l’œil sur le bilan comptable et l’évaluation des actifs de long terme, plutôt que sur les yo-yo du cours de Bourse et les pertes conjoncturelles.

Ce rachat potentiel n’est une surprise pour aucun spécialiste. Le choc énergétique et financier traversé par le transport aérien du Vieux Continent après le déclenchement de la guerre américano-israélienne en Iran, le 28 février, a fatalement transformé les entreprises les plus affaiblies en cibles. EasyJet, qui avait affiché un recul de son cours de Bourse allant jusqu’à 35 % au printemps par rapport à ses plus hauts de janvier, faisait partie des proies les plus visibles.

Une compagnie aérienne n’a ainsi pas survécu à l’explosion des coûts du carburant : la low cost américaine Spirit Airlines, liquidée début mai. D’autres sont souvent citées comme de possibles victimes à venir : la hongroise Wizz Air ou la lettone Air Baltic, par exemple. « Il y a beaucoup de compagnies en Europe, peut-être trop », relève Marc Rochet, président du cabinet de conseil Aérogestion.

En juin, 105 sociétés européennes ont proposé des vols d’au moins 150 sièges, contre 18 aux Etats-Unis et au Canada, pour un nombre de places à peine supérieur, selon le cabinet d’analyses Cirium. « Il n’est pas anormal que des concentrations se produisent, comme ce fut le cas outre-Atlantique après 2008, année où se cumulèrent crise financière et choc pétrolier », poursuit M. Rochet.

Au-delà de cette mécanique de la consolidation, un autre phénomène est à l’œuvre : une poussée du monde de la finance dans l’aérien. « La location d’avions, activité financière consistant à faire fructifier un actif délocalisable, d’autant plus intéressante qu’elle peut compter sur une croissance structurelle de la demande de transport aérien, prend de l’essor depuis des années », note Tristan Thiebaut, associé au cabinet de conseil Archery Strategy Consulting. Aujourd’hui, les loueurs d’avions détiennent les deux tiers de la flotte mondiale, contre 10 % dans les années 1990.

Un fait nouveau vient cependant aiguiser l’appétit des financiers : le décalage entre la forte demande d’appareils et la difficile montée en cadence de l’industrie aéronautique. Cet écart alimente une forme de rareté qui booste la valeur des actifs. C’est vrai pour les appareils ; ça l’est encore plus pour les moteurs. Certains réacteurs valent, seuls, plus cher que l’avion complet.

Diversification

Certains des géants américains du capital-investissement ont peu à peu développé une expertise de haute volée dans l’aérien, comme ils l’ont fait pour l’immobilier dans les années 1990. 

C’est le cas de Castlelake. Ce fonds basé à Minneapolis a vu le jour en 2005 et gère environ 37 milliards de dollars (32,5 milliards d’euros) d’avoirs, avec une forte exposition à l’immobilier. Détenu majoritairement par le groupe canadien Brookfield depuis 2014, il est devenu lui aussi incontournable dans l’aviation. Il exploite notamment 375 appareils fournis en leasing, selon des données compilées par le Financial Times.

Castlelake a également pris part à l’accord portant sur le financement de la faillite de la compagnie scandinave SAS, en 2023. La société a repris 32 % des parts du transporteur, qui ont par la suite été revendues à Air France-KLM. Début 2026, elle aurait également envisagé un investissement dans Spirit juste avant sa faillite, selon Reuters, mais les pourparlers auraient échoué.

Pour autant, dans son assaut sur les compagnies aériennes, Castlelake ne vise pas seulement la valeur des appareils. « Les avions permettent de garantir un investissement, explique Marc Rochet. Si le fonds manque son pari, il y a toujours ces actifs pour limiter la perte. » Selon nombre d’experts, la valeur d’easyJet, celle qui motive Castlelake, provient aussi de sa diversification dans l’offre de séjours, des nombreux créneaux horaires que la compagnie détient dans des aéroports convoités, et même du lancement récent d’un programme de fidélité, outil potentiellement très rentable.

Loin de rebuter les investisseurs, la guerre en Iran leur a montré la résistance d’un secteur, qui a continué à croître, en dépit de la durée du conflit, de la pénurie de kérosène et de l’inflation des prix des billets. Et quand les cours boursiers sont bradés, mieux vaut ne pas rater l’occasion.