Les photoreporters et la menace des drones

Source Le Monde

Les photoreporters et la menace des drones

Les professionnels présents au festival Visa pour l’image racontent les dangers de ces robots tueurs

Emmanuelle Lequeux

PERPIGNAN – envoyée spéciale

Venir à Perpignan et ne pas être réveillé par le bruit des drones, c’est presque perturbant pour moi », confie le photoreporter Diego Ibarra Sanchez. Invité par le festival Visa pour l’image à exposer ses photographies du Liban, où il vit depuis 2014, le correspondant du New York Times à Beyrouth a vu la guerre changer, à toute vitesse. Et les drones affluer, par centaines, lancés par le Hezbollah comme par Tsahal. Comment continuer àtravailler sous les drones ? Comme lui, nombre de ses confrères rassemblés pour ce grand raout du photojournalisme international, qui se tient du 29 août au 13 septembre dans les Pyrénées-Orientales, s’inquiètent de cette menace nouvelle.

Liban, Ukraine, mais aussi Soudan, Congo, Birmanie… Sur toutes les zones de conflit, ces robots tueurs posent des entraves jamais vues aux reporters. « Les drones sont partout, chaque jour, empêchant des milliers de gens de revenir dans leurs villages détruits au sud du Liban, et nous entravant pour témoigner de l’anéantissement de ces lieux d’habitation, où tout est détruit, de l’électricité aux champs d’oliviers », confirme son confrère Mohammad Yassine, photographe libanais qui travaille pour le quotidien L’Orient-Le Jour.

« Enjeu crucial »

« Pour chacun de nos mouvements, nous devons avoir l’autorisation du Hezbollah ; Israël prend les journalistes pour cible, leurs drones frappent des civils malgré le cessez-le-feu, décrit Diego Ibarra Sanchez. Tout est fait pour que cette guerre soit silencieuse, sans images, mais nous devons à tout prix continuer à montrer comment cette folie affecte les rêves de millions d’enfants. Au-delà des chiffres, rappeler qu’il y a des histoires, des victimes. »

En Ukraine, où plus de la moitié des morts seraient provoquées par ces engins, la menace est plus vive encore, comme en témoignent Gaëlle Girbes et Tyler Hicks, réunis pour une table ronde organisée par Visa pour l’image. « Jean-François Leroy avait tout à fait conscience que cet enjeu était crucial pour la profession, car cela nous empêche de couvrir le terrain », rappelait Gaëlle Girbes en hommage au directeur du festival, mort lundi 31 août.

Afghanistan, Irak, Liban… : Tyler Hicks a couvert pour le New York Times tous les conflits. « Mais, de toute ma carrière, je n’ai jamais vu un développement technologique aussi rapide et aussi effrayant, assure-t-il. Quand j’ai commencé à couvrir l’Ukraine en février 2022, la guerre était menée avec des armes traditionnelles. Et peu à peu sont arrivés ces petits drones, contrôlés depuis un ordinateur, par quelqu’un qui joue comme à un jeu vidéo. C’est très choquant de voir à quel point ils ont envahi l’espace aérien. » Dans l’est de l’Ukraine, ils sont partout, surtout la nuit, poursuit-il, frappant non des cibles militaires, mais des véhicules, des bâtiments, des journalistes. « C’est un véritable harcèlement qui terrorise la population, bien plus que les missiles balistiques. »

Couvrant le Donbass, région en grande partie occupée par la Russie, en free-lance depuis 2017, la photographe française Gaëlle Girbes brosse un tableau terrible de la situation. « En 2023, sont arrivés les drones Mavic qui lâchaient des grenades et déchiquetaient leurs victimes. Mais ils couvraient de courtes distances, 5 à 10 kilomètres maximum ; nous savions donc où aller, où nous arrêter. Et puis ç’a été le développement de l’horreur. » Rapidement, les drones ont pu transporter des mines antitank, puis des pains de TNT, provoquant des explosions ravageuses.

Un autre type d’engin, le FPV (pour First Person View) a bientôt fait son entrée. Bien plus rapide, ce robot kamikaze peut parcourir 150 kilomètres par heure. « Quand il pourchasse votre voiture, vous avez très peu de chance de passer au travers ; c’est comme une balle, mais avec des yeux », résume Gaëlle Girbes. La journaliste utilise elle-même parfois un drone pour ses photos, avec mille précautions.

Plus terribles encore, les engins à fibre optique, dirigés par des pilotes munis de lunettes de réalité virtuelle. « Capable de couvrir 25 à 50 kilomètres, cet engin est tout à fait insensible aux brouilleurs d’ondes, et on ne peut pas l’arrêter. Il se met sur le bord de la route, t’attend, et te tue. » Elle achève sa présentation par les drones pilotés par intelligence artificielle, qui ont débarqué il y a quelques mois. « Là, on atteint le mur de l’horreur : c’est l’IA qui décide en totale autonomie de te tuer, ou pas. »

Chaînes Telegram

Dans un tel contexte, plus question de parler de front ou d’arrière-front. Les distances sont abolies, les filets guère efficaces. Le 3 octobre 2025, le photographe Antoni Lallican a été tué par un drone à 21 kilomètres du front. Vingt jours plus tard, deux reporters ukrainiens, Olena Hramova et Yevhen Karmazine, étaient aussi victimes d’une frappe de drone. « Comment continuer à travailler ? interroge Tyler Hicks. Comment se protéger ? » Il existe des drones détecteurs, disponibles pour 700 euros environ, indispensables. Les chaînes Telegram sont aussi utiles, qui permettent d’analyser sur l’instant une situation.

Mais seul un brouilleur d’ondes peut protéger contre les FPV, en désactivant les transmissions. « Hélas, la plupart des médias, y compris le New York Times, peinent à admettre qu’ils doivent nous en fournir, car c’est considéré comme de l’équipement militaire, déplore Tyler Hicks. Pourtant, pour moi, le constat est simple : soit on s’arrête d’envoyer des journalistes, ce qui serait terrible, soit on nous fournit des brouilleurs. Des décisions doivent être prises très rapidement par les rédactions, car la situation est absolument inédite. »

Certes, cet équipement ne protège pas des drones à fibres optiques, dont les câbles abandonnés constellent la ligne de front. « Mais ils représentent seulement 20 % de la menace. Avec un brouilleur, elle disparaît à 80 %, précise Gaëlle Girbes. Alors, soit on nous donne les moyens, soit on se fait tuer. Pour l’instant, on peut juste détecter leur sifflement, et se mettre à l’abri. »