Source Le Monde du 30/09/2026
Ces nouveaux drones russes très destructeurs
En Ukraine, des avions sans pilote équipés de moteurs à réaction chinois percent la défense antiaérienne
Emmanuel Grynszpan
Plus rapides, plus nombreux, plus destructeurs, les drones russes qui attaquent l’Ukraine loin au-delà de la ligne de front sont désormais propulsés pour moitié par des moteurs à réaction. Dans la nuit du 14 au 15 septembre, ce sont des drones à réaction qui ont frappé Kiev, notamment deux stations-service, contredisant l’annonce, faite la veille au soir par le président américain, Donald Trump, d’un « accord de cessez-le-feu » sur les frappes visant les infrastructures énergétiques.
Depuis l’apparition des drones Shahed livrés par Téhéran à l’automne 2022, le complexe militaro-industriel russe s’est mis à en produire sous licence en grande série, avant de mettre au point ses propres versions. Ainsi est née la famille de drones Gueran, numérotés de 1 à 5, qui sont tous des versions adaptées au théâtre ukrainien. Similaires, les Gueran-1 et 2, copies respectives du Shahed-131 et 136, étaient motorisés par des moteurs à hélices à deux temps, qui produisaient ce bruit caractéristique de Mobylette devenu au fil des années péniblement familier aux oreilles de millions d’Ukrainiens. Contrairement aux propos tenus par le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, le 13 septembre, selon lesquels l’armée russe vient juste de « commencer à frapper tout et n’importe quoi » en réponse aux frappes ukrainiennes contre des infrastructures civiles russes, la campagne aérienne russe tue des civils ukrainiens depuis son démarrage en septembre 2022.
Rien que pour l’année 2025, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a comptabilisé pas moins de 2 526 civils tués en Ukraine, très majoritairement par des frappes aériennes russes. Le groupe d’experts indépendant CITeam relève que le nombre de civils tués en 2026 a augmenté de 35 % en glissement annuel.
Rôle des leurres
Tiré quotidiennement à raison de centaines d’engins sur les agglomérations ukrainiennes, le Gueran est l’arme la plus meurtrière. Cet engin emportait, lors de son introduction sur le théâtre ukrainien, des charges comprises entre 20 et 30 kilos, suffisantes pour détruire deux étages d’un immeuble ou pour mettre hors service une sous-station électrique. Depuis, cette charge explosive a été augmentée, allant de 50 à 90 kilos, selon les missions. Plus la cible est éloignée, plus il faut embarquer de carburant, au détriment de la charge explosive.
En quatre années et demie de guerre, au moins 60 000 drones d’attaque à long rayon d’action (Dalra) russes ont été tirés contre l’Ukraine. Principalement des drones de la famille Gueran, mais aussi des leurres des familles Gerbera et Parodia, des drones dont la silhouette est également en forme d’aile delta, mais qui sont fabriqués avec des composants très basiques.
Le rôle des leurres consiste à saturer les défenses antiaériennes ukrainiennes pour laisser passer davantage de Dalra utiles comme le Gueran. Envoyés en salves allant d’une centaine à près d’un millier par jour (avec un pic de 948 engins le 23 mars), les Gueran sont eux-mêmes une arme de saturation, destinée à épuiser les batteries de défense antiaérienne avant des salves ultérieures de missiles de croisière. Ils sont également considérés par les analystes militaires comme des « missiles de croisière bon marché », car leur coût (entre 10 000 et 35 000 euros suivant la version) ne représente qu’une fraction de celui des missiles russes des familles Kh, Kalibr ou Iskander.
L’introduction d’un moteur à réaction à partir du Gueran-3 (apparu pour la première fois en 2024) le rapproche progressivement d’un missile de croisière en augmentant sa vitesse, son plafond et sa capacité d’emport. Si la version motorisée par un moteur à piston et hélices ne dépassait pas les 180 kilomètres-heure (km/h), la vitesse est presque doublée pour le Gueran-3 (vitesse de pointe de 330 km/h). Elle augmente encore avec le Gueran-4 (450 km/h, copié sur le Shahed iranien 238), qui dispose d’une cellule aérodynamique optimisée et atteint 600 km/h dans la dernière version, le Gueran-5 (copié, lui, sur le drone iranien Karrar).
Le coût unitaire du Gueran à réaction augmente aussi, franchissant la barre des 100 000 euros. Le Gueran-3 n’a jamais fait l’objet d’une production en grande série, car l’armée russe anticipait que sa vitesse de 300 km/h serait insuffisante pour échapper aux échelons de drones intercepteurs introduits par l’Ukraine.
Depuis un mois et demi, ce sont les modèles à réaction 4 et 5 qui sont massivement tirés, soit environ 50 % des Dalra, selon les forces aériennes d’Ukraine. Le Gueran-2 reste produit massivement, tandis que celle des séries 1 et 3 a été abandonnée.
Le principal site industriel de production de la famille Gueran se situe à Ielabouga, au Tatarstan, et son expansion très rapide est documentée par des chercheurs comme ceux du Center for Strategic and International Studies, basé à Washington. Un rapport datant de mars dénombre 116 bâtiments répartis sur près de 3 kilomètres carrés. Des images satellites diffusées en mai suggèrent une extension du site sur 340 hectares supplémentaires. Trois autres sites industriels russes (situés à Ijevsk, Tcheliabinsk et Moscou) ont été identifiés comme fabriquant des pièces pour la société LLC Alabuga Machinery, placée sous sanctions par l’Union européenne et les Etats-Unis.
Fournisseurs chinois
Pour équiper le Gueran d’un moteur à réaction, Alabuga s’est tourné vers des fournisseurs chinois. « A l’heure actuelle, [les Russes] dépendent entièrement de la Chine pour l’approvisionnement de ces moteurs, qui sont coûteux : environ 35 000 à 40 000 dollars l’unité », indiquait, le 18 août, Vadym Skibitsky, chef adjoint du renseignement militaire ukrainien (HUR), dans un entretien accordé au média RBC-Ukraine. Des analyses de débris de Gueran-4 et 5 abattus ont révélé l’usage de moteurs chinois de type Telefly et Swiwin (notamment le modèle Swiwin SW300B), rapporte la presse ukrainienne spécialisée.
Selon l’expert militaire ukrainien Kostiantyn Kryvolap, la Chine est un « facteur-clé » permettant à la Russie « d’assembler en masse des composants critiques provenant du marché chinois ». Non seulement la motorisation, mais aussi les capacités de ciblage, décrites par l’expert comme pour moitié effectuées en temps réel par un pilote à distance et pour moitié par une navigation autonome aidée par l’intelligence artificielle (IA).
Dès le mois de mai, la direction générale du renseignement du ministère de la défense de l’Ukraine (HUR) s’alarmait du fait que les Gueran-4 et 5 étaient produits en grande série, avec une capacité de production de 500 unités par mois. D’où une polémique apparue dans les médias ukrainiens, fin août, sur une possible impréparation de l’état-major, alors que le taux d’interception des Gueran par la défense antiaérienne, jusque-là supérieur à 90 %, s’est brusquement dégradé.
« Notre problème principal, c’est leur vitesse. C’est le facteur sur lequel les Russes ont tout misé. Nos intercepteurs à réaction existants se sont retrouvés dépassés », explique Serhi Beskrestnov, conseiller de la présidence ukrainienne chargé des technologies. La tactique a également évolué : les Gueran à réaction sont tirés à raison d’une salve chaque demi-heure sur Kiev, déclenchant des alertes continuelles, dans le but de provoquer une paralysie complète de la capitale. Dans le passé, les Dalra russes étaient principalement tirés massivement pendant la nuit.
Leur motorisation leur permet aussi d’« enjamber » les multiples échelons de la défense antiaérienne. « Ils grimpent à 5 000 mètres pour traverser les zones d’interception de notre défense antiaérienne où opèrent les groupes mobiles de tir et les systèmes de missiles sol-air à courte portée et les drones intercepteurs. Mais, dans l’ensemble, leurs tactiques sont variées. Par exemple, dans la région d’Odessa, ils peuvent voler à très basse altitude à l’approche de la ligne côtière puis monter brusquement à 5 000 mètres », détaille Oleksandr Kovalenko, expert militaire ukrainien basé à Odessa.
Cette altitude moyenne, où l’air est moins dense, permet aussi aux turboréacteurs de réduire la consommation de carburant et accroître la portée du Gueran. A l’approche de sa cible, l’engin « redescend aux alentours de 500 mètres, car un piqué à partir d’une haute altitude en réduirait considérablement la précision », note l’expert. Le tribut payé par les civils risque de s’alourdir avant que les Ukrainiens ne parviennent à trouver une parade au Gueran à réaction, ce qui peut exiger des moi