Heathrow: 50 ans pour une troisième piste

Posted on 30/06/2018

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Extrait du journal Le Monde

Heathrow : feu vert pour une extension incertaine

Auteur : Éric Albert
Les députés britanniques ont voté pour la construction d’une troisième piste à l’aéroport londonien
LONDRES – correspondance
La première mention de la construction d’une troisième piste d’atterrissage à Heathrow, à Londres, remonte… aux années 1970. Le gouvernement britannique débat de nouveau du sujet dans les années 1990 avant que, en 2003, le gouvernement de Tony Blair le recommande, puis l’approuve trois ans plus tard. En 2015, une commission mise en place par David Cameron, alors premier ministre, le préconise encore une fois. Depuis, le serpent de mer a donné lieu à la publication d’une « déclaration de politique nationale », qui a elle-même fait l’objet d’un rapport parlementaire et d’âpres discussions au sein du gouvernement.

Lundi 25 juin, la Chambre des communes semble avoir mis fin à ces longs atermoiements. A une confortable majorité de 415 voix contre 119, les députés ont approuvé l’extension du principal aéroport de la capitale britannique. « Il est temps de tourner la page de décennies de discussions », estime Chris Grayling, le ministre des transports.

La réalité est pourtant que la troisième piste à Heathrow est loin d’être construite. Dans le meilleur des cas, elle sera prête en 2028. Mais d’ici là, elle devra surmonter d’immenses obstacles politiques, légaux, financiers, environnementaux et d’ingénierie. En France, le projet de Notre-Dame-des-Landes a mis cinquante ans avant d’être enterré. Le Royaume-Uni fera-t-il mieux avec l’extension d’Heathrow ?

Symbole de la bombe à retardement qu’est ce projet, le trublion Boris Johnson, ministre des affaires étrangères et député d’une circonscription proche de l’aéroport, avait promis, un soir d’élection, de « s’allonger devant les bulldozers » pour bloquer le chantier. Lundi, il était curieusement absent de la Chambre des communes, en déplacement en Afghanistan, évitant de voter contre son propre gouvernement. « Où est Boris ? », criaient, hilares, les députés de l’opposition. Greg Hands, secrétaire d’Etat au commerce, a, de son côté, préféré démissionner pour faire connaître son opposition.

Obstacles environnementaux

Le besoin d’augmenter les capacités aéroportuaires du sud-est de l’Angleterre ne fait guère de doute. Les cinq aéroports de Londres sont proches de la saturation. Heathrow opère à 98 % de sa capacité maximale, avec 78 millions de passagers. Gatwick, le deuxième plus grand aéroport, tourne à 85 %. Quant à Stansted, Luton et City, ils ne pourront plus faire face à l’afflux de passagers vers le milieu des années 2030.

Le problème est qu’Heathrow, ouvert au lendemain de la seconde guerre mondiale en zone rurale, a été rattrapé par la ville. Le lieu est désormais intensément construit. Les habitants des chics villes au sud-ouest de Londres – Richmond, Wimbledon, Windsor… –, constamment survolées par les avions, se plaignent beaucoup du bruit. Cela explique l’opposition d’une série de députés conservateurs, élus localement. Quatre mairies d’arrondissement préparent des recours juridiques, qui pourraient traîner des années. Le maire de Londres, Sadiq Khan, pourrait se joindre à eux.

La densité urbaine complique également l’ingénierie de la nouvelle piste. Faute de place, celle-ci devra passer… par-dessus la M25, l’autoroute à huit voies qui entoure Londres, au trafic extrêmement dense. Difficile de couper la circulation le temps des travaux, au risque de boucher une artère essentielle de la capitale britannique. Il faut pourtant que le futur pont soit suffisamment solide pour faire passer des jumbo-jets au-dessus de la tête des automobilistes… La complexité technique n’est pas insurmontable, mais elle coûte très cher : au moins 14 milliards de livres (16 milliards d’euros) pour le projet, du moins dans son estimation initiale.

Pas de chance : le groupe qui possède Heathrow est très endetté, avec 13,4 milliards de livres d’emprunts pour 15 milliards d’actifs. Heathrow Airport Holdings a été racheté par un groupe d’investisseurs privés en 2006 (les principaux actionnaires sont l’espagnol Ferrovial et le fonds souverain du Qatar). Dans ces conditions, boucler le financement du chantier relève de la gageure. Même British Airways, le principal client d’Heathrow, n’y croit pas : il s’oppose à la troisième piste, craignant d’être forcé d’en payer le coût.

Reste enfin l’obstacle environnemental. Comment le Royaume-Uni peut-il à la fois promettre de réduire ses émissions de gaz à effet de serre et augmenter la capacité de ses aéroports ? Caroline Lucas, une députée écologiste, prône des mesures pour réduire la demande du transport aérien, par exemple avec une taxe sur les voyageurs fréquents. Le gouvernement réplique que la nouvelle génération d’avions sera moins bruyante et moins polluante, et qu’il pourra donc étendre Heathrow tout en limitant l’impact sur les riverains et en respectant ses engagements environnementaux. C’est peu dire que l’argument n’a pas convaincu tout le monde. En concluant le débat à la Chambre des communes, son président, a lancé, dans un sourire : « J’ai le sentiment qu’il y aura d’autres débats sur le sujet. »