SCAF: mort-né

Source: Le MOnde du 2026-06-09

L’Allemagne et la France renoncent à leur avion de combat commun

Malgré la volonté politique affichée par Berlin et Paris depuis 2017, le projet SCAF n’a pas résisté aux désaccords entre industriels

Elsa ConesaEt Olivier Pinaud (À Paris)

BERLIN- correspondante

Rideau. Après des mois d’incertitude, Berlin a officialisé, lundi 8 juin, la fin du projet d’avion de combat de nouvelle génération franco-allemand, pilier central du système de combat aérien du futur (SCAF) lancé par Emmanuel Macron et la chancelière allemande de l’époque, Angela Merkel, en juillet 2017. « Le président Macron et le chancelier fédéral sont parvenus à la conclusion commune que les entreprises ne parviennent pas à s’entendre sur la construction d’un avion de combat commun », a dit, lundi, le gouvernement allemand.

« Les autorités allemandes ont estimé qu’il n’était pas possible de presser davantage les entreprises concernées », a confirmé le palais de l’Elysée quelques heures plus tard, visiblement pris de court par la communication allemande. La France « reste néanmoins d’avis que la coopération franco-allemande est nécessaire à nos deux pays comme aux partenaires européens dans le domaine de la défense et de la sécurité ».

C’est le chancelier Friedrich Merz qui « a recommandé au président Macron de ne pas poursuivre le projet de construction d’un avion de combat commun », admet-on à Berlin, tout en souhaitant que « le cœur même »du futur avion de chasse demeure un « système européen » qui « relie entre eux avions, drones et autres composants pour former un tout intégré ». Les deux capitales devront détailler les futures coopérations industrielles en matière de défense à l’occasion du prochain conseil des ministres franco-allemand, qui doit se tenir en juin. Mais celles-ci doivent être centrées « sur un petit nombre de projets réalistes et pertinents », précise-t-on outre-Rhin.

Coup dur pour la souveraineté

L’arrêt de cet emblématique appareil, le plus grand projet de coopération industrielle jamais lancé en Europe, dont le coût total avait été évalué à près de 100 milliards d’euros, est un coup dur pour le tandem franco-allemand, et pour la souveraineté européenne défendue sans relâche par Emmanuel Macron. Malgré une volonté politique affichée de part et d’autre, le français Dassault Aviation et le franco-germano-espagnol Airbus, les deux industriels chargés de concevoir cet avion de combat afin de remplacer le Rafale et l’Eurofighter à l’horizon 2040, ne sont pas parvenus à s’entendre, s’accusant mutuellement de ne pas avoir respecté les conditions initiales et d’avoir eu des attentes évolutives. Dassault, en particulier, souhaitait jouer le rôle de chef de file dans le développement du projet, estimant avoir le monopole de l’expertise, et réclamait une réforme de la gouvernance jugée sans fondement à Berlin. Pendant des mois, l’Allemagne et la France ont tenté de résoudre ce différend, recourant même à un médiateur, en vain.

Les interrogations se sont en outre multipliées autour de ce projet vu comme surdimensionné, en particulier dans le contexte des enseignements de la guerre en Ukraine. A Berlin, depuis un an, élus et industriels ne cachaient plus leur scepticisme, certains militant ouvertement pour la conception de deux avions distincts, en parallèle. Le chancelier Merz avait lui-même reconnu, le 18 février, que les armées allemande et française n’avaient pas besoin du même type d’avion de combat.

Face à l’impasse avec Dassault, Airbus s’était rallié à cette position. « Ce programme a été lancé avant la guerre en Ukraine. Il a été conçu en temps de paix, sur la base d’un certain nombre d’hypothèses qui ne sont plus valables aujourd’hui », a déclaré Guillaume Faury, le directeur général du groupe, le 20 mai, lors d’une conférence à Manching (Bavière). Airbus n’a pas souhaité commenter les déclarations du gouvernement allemand. Dassault Aviation n’était, de son côté, pas joignable.

L’abandon de l’avion de combat pose la question des autres coopérations qui composent le reste du système de combat aérien du futur. Berlin dit vouloir recentrer le projet sur le système de communication. Mais le moteur de l’avion, qui devait, lui aussi, être développé conjointement par la France et l’Allemagne, a-t-il toujours sa place dans un projet qui comprendra possiblement deux avions différents, un français et un allemand ? Sachant que le premier doit être plus léger que le second afin d’apponter sur un porte-avions ? A ce stade, « le choix du moteur n’a pas encore été arrêté », affirme-t-on à Berlin.

Le français Safran et l’allemand MTU avaient été chargés de développer le moteur du SCAF et disaient, ces derniers mois, bien travailler ensemble. « Si nous devions être en situation de répondre à deux projets d’avions de chasse qui seraient différents et conduiraient à devoir développer des moteurs distincts, cela poserait la question de la bande passante en termes de ressources humaines, notamment en engineering », a toutefois répondu le directeur général de Safran, Olivier Andriès, dans La Tribune Dimanche du 7 juin.

Autre incertitude : l’abandon de l’avion met-il en péril le projet franco-allemand de char du futur, lié depuis les origines à celui de l’avion de chasse, et utilisé ces derniers temps comme un argument de négociation par la France ?

Le fait que l’annonce de l’abandon intervienne à deux jours de l’ouverture du salon international de l’aéronautique et de l’espace ILA, à Berlin, « est un signal du chancelier aux industriels allemands », juge le chercheur Jacob Ross, expert des relations franco-allemandes au Conseil allemand pour les relations internationales.

Cet abandon est également le signe d’un chancelier affaibli sur la scène intérieure, qui cherche à se défaire d’un projet devenu encombrant. « Friedrich Merz s’est laissé convaincre par la France de sauver le projet à plusieurs reprises, rappelle Jacob Ross. Cela lui a coûté politiquement, car le ministère de la défense allemand y était opposé, et une partie des élus de son propre camp aussi. » Symétriquement, l’échec du projet risque d’alimenter les craintes côté français d’une Allemagne faisant cavalier seul, et cherchant à pousser ses propres industriels dans le cadre d’un réarmement financé par des moyens quasi illimités.

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