Les contrôleurs aériens visés par la Cour des comptes
Les magistrats dressent un bilan désastreux de la performance économique et de l’organisation
Éric Béziat. Le Monde du 7/07/2026
C’est le deuxième rapport consacré au contrôle aérien français en dix jours, et la deuxième salve de critiques et de mesures-chocs visant à réformer un système qui, selon les auteurs de ces études, semble à bout de souffle. Après un compte rendu du Sénat, qui alertait, le 24 juin, d’un risque de blocage du ciel européen en raison des défaillances tricolores en la matière, à la Cour des comptes, à son tour, de porter le fer dans la plaie, en rendant public dimanche 5 juillet un opus de 134 pages intitulé « La gestion des ressources humaines de la direction générale de l’aviation civile ». Ce travail dresse un bilan désastreux de la performance économique des contrôleurs aériens français, assorti de 12 recommandations, incluant la refonte de leur organisation et la recommandation de les sortir de la fonction publique d’Etat.
Tout part de l’évaluation, par les magistrats, du dernier protocole social signé pour la période 2023-2027 par la direction générale de l’aviation civile (DGAC), chargée, à travers la direction des services de la navigation aérienne (DSNA), de contrôler l’espace aérien français.
Ces protocoles sont mis en place depuis la fin des années 1980 pour éviter que les conflits sociaux ne bloquent la circulation aérienne en France. Ils sont signés entre la DGAC, dépendant du ministère des transports, et les puissants syndicats des contrôleurs aériens. Ces organisations représentent les fameux « aiguilleurs du ciel », soit 4 000 ingénieurs ultraspécialisés (sur 10 000 agents de la DGAC), les mieux payés de la fonction publique (environ 10 000 euros par mois), au temps de travail encadré et limité (un jour de travail sur deux, 1 420 heures par an) compte tenu de la concentration nécessaire pour l’exercice de leur métier et du niveau de responsabilité – la vie des personnes en vol – qui leur incombe.
Statut « peu adapté »
Or, pour la Cour des comptes, il n’y a pas grand-chose qui va dans ce onzième protocole. En contrepartie d’une amélioration de la performance des contrôleurs, cet accord promettait des hausses significatives de salaire (+ 16 %, soit 1 500 euros brut supplémentaires par mois pour les ingénieurs contrôleurs). Mais, premier constat, son coût élevé dérive, passant de 95 millions d’euros supplémentaires prévus à 120 millions. Quant au résultat, il n’est pas à la hauteur : en 2025, le contrôle aérien français s’est fait remarquer comme étant le moins performant d’Europe, si on regarde les heures de retard accumulées par les compagnies aériennes qui desservent ou survolent la France. Le rapport fustige aussi les retards pris dans la réduction du nombre de centres et tours de contrôles de la DSNA.
Quant à l’organisation du travail des contrôleurs, là aussi les reproches pleuvent : des récupérations trop généreusement accordées, un pouvoir hiérarchique affaibli, des absences pas assez sanctionnées. Surtout, le rapport met en cause une organisation du travail par équipe qui conduit à des rigidités et à un absolu casse-tête d’organisation des plannings. « Si un membre de l’équipe est malade, toute l’équipe tombe », explique ainsi un des conseillers maîtres auteur du texte. Cette rigidité serait le facteur numéro un de la piètre performance du contrôle aérien français. Le tout sans compter un vertigineux retard dans la modernisation des outils techniques.
C’est donc bien un constat d’échec que dresse la Cour des comptes. Et les 12 mesures de rectification qu’elle propose sont à la hauteur de ce diagnostic : entre autres garantir un service minimum de 65 % du trafic aérien prévu, moduler les primes en fonction de la performance, maîtriser le coût du protocole…
Certaines de ces recommandations sont ultrasensibles, c’est-à-dire qu’elles risquent d’être considérées comme intolérables par les syndicats, alors que de l’aveu même des magistrats les conflits au sein du contrôle aérien peuvent être très paralysants (les 3 et 4 juillet 2024, il a suffi de 250 contrôleurs grévistes pour bloquer 1 million de passagers en Europe, relève le rapport). La mesure numéro 8 – « réduire la taille des équipes à deux et expertiser l’individualisation » – remettrait en cause le principe du contrôle aérien fait en équipe, auquel tiennent les contrôleurs, et qui est pourtant une exception en Europe, soulignent les magistrats.
Et puis il y a la mesure numéro 12, qui est aussi la conclusion du texte : « mettre à l’étude la transformation du statut de la DSNA voire de la DGAC », autrement dit transformer l’une de ces directions centrales en établissement public à caractère industriel et commercial ou en entreprise publique – et en finir avec le contrôleur aérien français fonctionnaire. Cette évolution serait facilitée par le fait que la DGAC est déjà financée par un budget à part abondé par les compagnies. Le sujet est inflammable là aussi, mais la Cour argumente : le statut de la DGAC est « peu adapté » à la mission du contrôle aérien, la majorité des contrôleurs aériens en Europe ne sont pas fonctionnaires.
Du côté de la DGAC, qui a eu accès au rapport, l’analyse est sensiblement différente. « Le constat de la Cour des comptes est juste pour 2025, mais déjà un peu ancien, dit au MondeChems Chkioua, directeur général de l’aviation civile. En 2026, la flexibilisation donne des résultats. Depuis le début de l’année les retards ont été réduits de 35 % par rapport à l’an dernier. Jeudi 2 et vendredi 3 juillet, nous avons battu un record de trafic, et parmi les cinq centres européens affichant les plus gros retards, aucun n’était français. » M. Chkioua souligne par ailleurs qu’aux Etats-Unis les contrôleurs aériens sont aussi des fonctionnaires et que le travail en équipe, s’il induit des rigidités, apporte « robustesse et résilience » à un métier demandant un niveau de vigilance hors du commun.
A vrai dire, à la DGAC, on s’agace un peu des chiffons rouges brandis par la Cour des comptes, qui pourraient se révéler contre-productifs en réveillant la conflictualité. On préfère renvoyer au rapport sénatorial du 24 juin, qui suggère une embauche massive de contrôleurs pour faire face à la hausse continue du trafic aérien.
En savoir plus
La Cour des comptes a publié, lundi 6 juillet, un rapport relatif à la gestion des ressources humaines au sein de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC).
Il s’agit du deuxième rapport consacré au contrôle aérien publié en dix jours, après celui du Sénat. ( https://lf5422.com/2026/07/03/france-le-controle-aerien/ )
Dans ce cadre, la Cour a analysé les performances des 3 800 contrôleurs aériens ainsi que l’organisation du travail au sein de la DGAC.