Renault et les drones ?

source: Le Monde

Renault avance à pas comptés dans la production de drones de défense

Le constructeur devrait fabriquer, dès fin 2026, un grand drone à bas coûts sur son site du Mans

O. PI.

Ces dernières semaines, une centaine de camions se sont succédé pour vider le bâtiment « JJ » de l’usine de châssis Renault du Mans. Après quelques travaux d’aménagement et de sécurisation, cet ancien entrepôt de 5 000 mètres carrés reprendra vie : il accueillera la ligne d’assemblage de Chorus, un drone pour la défense que le constructeur automobile a développé avec l’entreprise d’aéronautique Turgis Gaillard. Les premiers prototypes sortiront de l’atelier cet été pour des essais en septembre. « La ligne devrait être opérationnelle fin 2026 », précise un porte-parole de Renault.

S’il a déjà fabriqué des équipements militaires par le passé, notamment au travers de son ancienne filiale Renault Trucks Defense, vendue à Volvo en 2001, le groupe automobile n’avait pas prévu de revenir dans la défense. C’est sous l’insistance de Sébastien Lecornu, ministre des armées jusqu’à sa première nomination comme premier ministre, en septembre 2025, soucieux d’impliquer l’industrie civile aux efforts de réarmement, qu’il finit par accepter l’idée d’un retour.

En juillet 2024, Renault a remporté un challenge d’ingénieurs organisé par la direction générale de l’armement (DGA) pour créer un robot démineur. Puis cette dernière lui a demandé de participer au « pacte drones aériens de défense », lancé en juin 2024 pour structurer la filière. C’est dans ce cadre que Renault a rencontré Turgis Gaillard, à la recherche d’un industriel pour produire un grand drone (8 mètres d’envergure) capable de parcourir des milliers de kilomètres. Il pourra servir pour des missions de renseignement ou porter une charge explosive de plusieurs centaines de kilos, ce qui le fait ressembler au missile de croisière Flamingo produit par la société ukrainienne Fire Point.

« Nous avons été sollicités par la DGA pour apporter notre savoir-faire en matière de production à grand volume et à moindre coût », explique Renault. Les méthodes de l’industrie automobile et l’utilisation de pièces référencées permettraient de diviser par plus de quatre ou cinq le coût du drone par rapport à un missile de croisière classique. « Cette munition coûte120 000 euros, un montant non négligeable, mais nettement inférieur à d’autres munitions », a révélé Patrick Pailloux, le délégué général pour l’armement, lors d’une audition, le 15 avril, devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale.

Pour la DGA, il ne s’agit pas d’« acquérir de grandes quantités [de Chorus], qui seront vite obsolètes. En revanche, ce travail permet de s’assurer que Renault, le jour venu, pourra produire en quantité », avait dit M. Pailloux, devant le Sénat, le 24 février. A pleine capacité, l’atelier du Mans pourrait produire jusqu’à 600 drones par mois, équipés de petits moteurs qui devraient venir de l’usine Renault de Cléon (Seine-Maritime), ce qui reste modeste au regard des 508 000 véhicules fabriqués par le groupe en France en 2025.

Syndicats divisés

De retour dans la défense sous la contrainte de son premier actionnaire (l’Etat détient 15 % du capital de Renault), le constructeur reste encore très prudent dans son engagement, craignant pour son image auprès des consommateurs et de ses salariés. « Ce projet ne vise pas à combler une baisse d’activité de nos lignes de production d’automobiles ou à reconvertir certains de nos ateliers » et « il n’entraînera pas de transfert important d’investissements de l’activité automobile », assure le porte-parole. « Renault et Turgis Gaillard ont été notifiés, en décembre 2025, d’un marché d’environ 90 millions d’euros pour le développement de l’engin et la mise en place de la chaîne de production », explique la DGA.

« Si cela nous amène de l’activité et crée des emplois directs et indirects, tant mieux », réagit Fabien Gloaguen, délégué syndical central adjoint de FO, seule organisation à avoir voté en faveur du projet lors d’un comité social et économique extraordinaire de février (la CFE-CGC et la CFDT se sont abstenues, la CGT n’a pas voté).

Les salariés, eux, adhèrent au projet, convaincus que la défense apporte plus de garanties d’emplois que l’automobile. Près d’une centaine des 1 400 employés de l’usine du Mans a répondu à l’appel à recrutement interne lancé en avril pour constituer la première équipe. Celle-ci devrait comprendre une trentaine de personnes, sur un rythme de travail en 2 × 8, avant de doubler de taille lors de la mise en production. La direction s’est engagée à ce que les transferts de salariés de l’activité automobile soient remplacés par des intérimaires.

En plus de Chorus, deux autres projets de défense devraient suivre. L’un avec Arquus, comme révélé par Le Monde en novembre 2025, pour développer un drone terrestre 4 × 4 multifonction de la taille d’une petite citadine électrique pouvant servir à des opérations de recueil d’informations, de ravitaillement ou d’évacuation de blessés. L’autre, selon Le Figaro, avec Thales, pour un poste de commandement avancé. A ce jour, aucun contrat n’a été notifié par la DGA. Sur ces sujets, Renault ne fait aucun commentaire.